La femme trop maquillée et le vieux contrôleur (juillet 2018)

Paris-Avignon. En ce début de voyage, je me détends et, bercée par le roulis du train, m’assoupis un peu. A quelques sièges de moi, une femme trop maquillée s’anime. Le vieux contrôleur aussi. Sans doute une affaire de carte de réduction oubliée. Je m’enfonce dans mon fauteuil et me perds dans mes pensées.

Mais, dans le brouhaha de la conversation entre la femme trop maquillée et le vieux contrôleur, quelques mots percent mes rêveries. Grève, SNCF, gouvernement, service public… Il n’en fallait pas plus pour que je me redresse et tende l’oreille.

Je n’entends pas les questions de la femme trop maquillée mais les devine aux longues réponses que lui apporte le vieux contrôleur. Il parle posément. Il lui explique le statut des cheminots qui ne roulent pas sur l’or, les raisons du déficit de la SNCF qui ne sont pas celles qu’on croit, les dangers de la privatisation et qui vivra verra… Et il en vient aux valeurs fondamentales du service public, aux dégâts du libéralisme,… et pousse le discours jusqu’au problème de la sémantique utilisée par le gouvernement et les médias dominants. Il parle bien, avec un peu de véhémence mais sans agressivité, avec quelques jolies touches d’humour. Il répond avec une patience d’ange aux arguments qu’elle lui oppose.

Le cercle de discussion s’élargit. Un homme cravaté appuie les dires du vieux contrôleur. Derrière lui, une femme de la soixantaine acquiesce du menton. Un autre passager que je ne peux pas voir de mon fauteuil dit quelques mots encourageants. Je suis trop loin pour intervenir mais soutiens le vieux contrôleur d’un sourire. Les échanges sont passionnés mais l’atmosphère reste douce. Le vieux contrôleur a cette aura apaisante qu’on gagne sans doute avec l’âge. Il dit tout ce qu’il faut dire. Je n’aurais pas fait mieux.

Les échanges ont duré une trentaine de minutes. Je me renfonce dans mon fauteuil, réjouie par cette jolie scène. Qui a dit que les Français n’en ont que faire de la politique ? Elle est là, au cœur de chacun, et il s’en faut d’un rien pour la faire jaillir dans les repas de famille, à la cantine, sur le marché… ou dans un train qui roule sans heurt vers le sud.

Dimanche matin pluvieux (mars 2018)

Cela fait partie des choses qu’on vous dit, qu’on vous a racontées, que vous savez déjà : militer en dehors des périodes électorales n’est pas chose facile et frise l’ingratitude, le ridicule parfois.

Dimanche matin d’un mois d’avril qui s’obstine à faire pleuvoir de fines gouttes sur nos têtes. Dimanche matin du mois où s’amorce un mouvement social dont on sait l’issue décisive.

Dimanche matin sur le marché où les passants rentrent la tête dans leur manteau pour se protéger du vent froid.

J’arrive là, fière d’avoir eu le courage de décoller du lit, de laisser les mômes seuls à la maison pendant 2h avec l’instruction de prendre leur bain, d’enfourcher mon vélo, sans oublier les tracts.

Nous sommes trois. Les deux autres sont les fidèles, les forcenées de la diffusion de tracts du dimanche matin, les inépuisables. Elles sont à la retraite et plus vaillantes que des jeunes filles.

Ce matin, les inépuisables ont l’air épuisé. Le gris du ciel et le manque de bras ébranlent leur vaillance. « Nous sommes toutes les trois. », me dit l’une. « Et les autres, ils roupillent ? » s’agace l’autre. Légitime impatience de ceux qui continuent à batailler vaille que vaille.

Avec un sourire dont je sais qu’il n’aura pas le pouvoir de chasser la morosité qui imbibe le moindre centimètre carré du marché, je m’y mets : à coup de « bonjour », à coup de slogans, à coup de mains tendues vers l’autre pour qu’il attrape au vol le tract du moment.

Beaucoup gardent la tête enfoncée dans leur manteau et les mains dans leurs poches. Ils se protègent du vent froid et des mots qu’on leur tend. Quelques-uns prennent le tract sans arrêter et nous gratifient d’un sourire timide, triste ou compatissant.

En voici un qui s’arrête. Il parcourt le papier d’un œil et me pose quelques questions vagues. Cela a suffit à éveiller ma verve et j’énonce les idées, les raisons, la colère… Mais, rapidement, sachant bien qu’il ne faut pas monopoliser la parole, je l’interroge à mon tour. Il ne répond pas vraiment. Il finit par me dire : « Moi, vous savez, la politique, je m’en fous complètement. Je me suis arrêté car vous êtes jolie ».

A mon tour de rentrer la tête dans mon manteau. Je pense au café chaud, aux enfants dans leur bain… J’ai bien envie de repartir là tout de suite me glisser dans mon confort chaleureux. Pourtant mon bras continue à balancer du tract vers le passant. Je sais qu’il faut tenir. Ne serait-ce que pour elles, les inépuisables, dont le bras a la vigueur d’une jeune fille.

Puis, un homme de mon âge, habillé dans un négligé étudié qui ne manque pas de chic, arrive vers moi avec une jolie fillette. Il refuse mon tract d’un geste autain que confirment une moue dédaigneuse et ces mots : « Franchement, vous n’avez que ça à faire ! ».

Qui est-il celui-là pour me balancer son mépris à la gueule ? Il n’est pas d’accord ? Soit ! Qu’il vienne discuter !

Agacé, mon cerveau se réveille de la léthargie dans laquelle il sombrait, impulse à mes muscles une force nouvelle, à mon cœur de la conviction. Et la colère se meut très vite en joie. Je sais pourquoi je suis là. Pour ne pas laisser le monde être façonné par ceux-là, avec leurs certitudes et leur condescendance.

Je reprends. La pluie a cessé. Un rayon de soleil perce les nuages gris. Je vais vers eux avec le sourire, de la bienveillance et un peu d’humour. D’autres militants arrivent en s’excusant du retard. On finira en chantant.

Après la pluie, le beau temps.

Sur le désespoir des gens qui ont une vie confortable

Tous ceux-là, autour de vous, ne vont pas bien.

Vous ne pouvez pas leur dire qu’il n’y a pas de quoi : le monde tel qu’il tourne (ou se détourne, devrait-on dire, de l’essentiel ou du bon chemin s’il en est un) est quelque peu désespérant. Difficile d’aller bien dans un monde qui va mal.

Mais, tous ceux-là, autour de vous, fixent leur attention sur un petit problème, un détail personnel, souvent matériel. Ils pensent que tout vient de là. Ils en parlent des heures, y enroulent leur pensée, s’y recroquevillent, s’y perdent.

Alors dîtes leur, à tous ceux-là, autour de vous, dîtes leur de regarder plus haut, plus large.

Parfois le petit problème n’existe pas ou à peine : il est une façon bien naturelle de catalyser un sentiment diffus de mal-être sur un sujet concret. Le vrai problème n’est pas l’étole de soie perdue ou la voiture qui ne démarre pas. Il est ce sentiment d’impuissance face à la dérive d’une société, d’une civilisation.

Quand le petit problème existe, il n’est que l’appendice de maux plus vastes. Des tensions au boulot ? Voyez donc les ravages du new management. Une rhinopharingite chronique ou des maux de ventre tous les soirs ? Intéressez-vous aux causes de la pollution et aux modes de production de ce qu’on mange. Des journées trop chargées ? Analysez les intérêts qu’il y a à vous faire aller si vite. Et ainsi de suite…

Alors, dîtes leur, dîtes leur bien qu’il n’y a qu’un seul remède : se battre, se relever de cette résignation, refuser les journées trop chargées, s’indigner de la destruction à marche forcée de la planète, oublier l’étole de soie perdue… et lutter, lutter avec acharnement, avec enthousiasme, colère et générosité, lutter avec les autres car nous sommes des millions.